Titre-restaurant : qui mange quoi ?

L’entreprise aide le salarié à payer son déjeuner, et le salarié dépense cet argent pour manger. Mais depuis quelques années, la petite carte change de rôle.
Le remplaçant de la cantine

Le titre-restaurant naît d’un problème dans les entreprises : toutes n’ont pas une cantine. Pour les petites structures, construire un réfectoire n’est pas rentable. À la fin des années 1950, des sociétés françaises reprennent alors une idée déjà utilisée au Royaume-Uni : donner au salarié un bon qu’il pourra échanger contre un repas à l’extérieur.
Plusieurs entreprises développent la formule. Jacques Borel popularise le Ticket Restaurant au début des années 1960, puis l’État encadre officiellement le système en 1967. Le salarié finance une partie du titre, son employeur complète, et le restaurateur récupère la clientèle.
Le système reste encore aujourd’hui très avantageux pour l’entreprise. L’employeur doit prendre en charge entre 50 % et 60 % de la valeur du titre et sa participation peut être exonérée de cotisations sociales jusqu’à 7,32 € par titre en 2026. Le restaurant, lui, ne reçoit aucune subvention directement, mais cette dépense est encouragée par le régime fiscal et social.
Du resto au chariot

Pendant longtemps, le nom correspond donc assez bien à l’usage. Le ticket restaurant sert à payer un plat, un sandwich ou d’autres aliments prêts à consommer. Avec le temps, les boulangeries, les traiteurs puis les grandes surfaces entrent progressivement dans le système. Mais une obligation demeure : le titre doit rester lié au repas.
L’inflation change la donne en 2022. Pour soutenir le pouvoir d’achat, le Parlement autorise temporairement l’achat de tous les produits alimentaires, même ceux qui doivent être cuisinés. Les pâtes, le riz, la viande, les légumes ou la farine peuvent désormais passer avec la carte. La mesure exceptionnelle plaît tellement qu’elle est prolongée jusqu’à la fin de 2026.
Ce changement accompagne aussi une évolution du travail. Télétravail, gamelle préparée à la maison, déjeuner rapide au bureau… le repas du salarié ne veut plus forcément dire une table au restaurant. Cet argent sert désormais à réduire les dépenses alimentaires. Une proposition de loi déposée en juin 2026 veut rendre cet usage durable. Elle est toujours en cours d’examen.
La bataille pour l’addition

Le titre-restaurant n’est pas de l’argent ordinaire. L’employeur en finance une partie et profite d’exonérations. En échange, son usage reste encadré. La loi décide donc où cet argent peut être dépensé. Changer les règles, c’est décider quel secteur en profitera davantage.
Les restaurateurs veulent naturellement récupérer une partie des sommes parties vers la grande distribution. Leurs organisations poussent donc pour un plafond plus élevé au restaurant et plus bas en supermarché (25 € pour les restaurants, contre 15 € en grande surface). L’UMIH a officiellement déclaré des actions de lobbying en ce sens. Leur objectif est clair : orienter davantage les dépenses vers la restauration et récupérer la clientèle perdue.
Mais ce choix a une contrepartie. Pour récupérer cet argent, il faut limiter ce que le salarié peut en faire. Aujourd’hui, il peut choisir entre déjeuner dehors ou utiliser son titre pour faire ses courses. Si les restrictions demandées par les restaurateurs étaient adoptées, cette liberté disparaîtrait. Le débat est plutôt simple : faut-il protéger la version historique du titre-restaurant, ou laisser davantage de choix à celui qui en finance lui aussi une partie ?

