Versailles et sa ménagerie extraordinaire

Illustration Ménagerie Louis XIV 16_9

À Versailles, tout est démesure, même les animaux. Créée en 1662, la ménagerie royale sert autant à divertir qu’à montrer la puissance du roi. Lions, autruches et éléphants venus d’ailleurs attirent la curiosité de toute la cour.

La naissance du zoo

En achetant la ferme de La Boissière, le roi Louis XIV obtient les hectares nécessaires pour faire naitre son projet. L’architecte Louis Le Vau construit un petit château relié à un pavillon octogonal. Autour, sept enclos rayonnent : où qu’il se tienne, le roi voit tout. Le plan, inspiré des volières antiques, affirme une chose : l’ordre part du centre, et au centre, il y a lui : le roi Soleil.

La collection s’étoffe vite : perroquets, cygnes noirs, dromadaires, lynx et un jeune éléphant. Chaque nouvelle créature à poils ou à plumes, annoncée dans les gazettes, montre que Versailles fait venir le monde à ses pieds. Les loges sont aménagées et décorées sur mesure, comme de véritables petits théâtres pour chaque espèce. Un bassin en triangle pour les pélicans, une rocaille sableuse pour les autruches… Ici, la nature obéit au décor : du marbre et de l’or.

Mais la ménagerie, ce n’est pas que du décor. Dans l’ombre des lions se trouvent vaches hollandaises, brebis de Barbarie et poules sultanes. La table royale reçoit lait, viande et œufs « made in Versailles ». Le domaine agricole couvre plus de deux cents hectares, entretenus par jardiniers, laboureurs et vachers. La science y a aussi sa place : chaque bête morte passe sur la table de dissection avant d’être empaillée, prolongeant sa carrière au service de la gloire royale.

Atlas Van der Hagen, La Ménagerie de Versailles 1683
Atlas Van der Hagen, La Ménagerie de Versailles 1683

Approvisionnement et logistique royale

Capturer un éléphant en Inde ou un condor aux Andes n’est pas pour le chasseur du dimanche. Mosnier Gassion, le fournisseur en chef, marchande, entasse les cages dans les cales, puis met le cap sur Marseille. Là, on compte les survivants, on règle les soins, on reforme les convois terrestres. Une facture de 1687 mentionne 95 poules sultanes, 8 autruches et plusieurs moutons exotiques. La fantaisie aviaire du moment coûtera plus de 5 000 livres.

La route vers Versailles tient du spectacle itinérant : grands herbivores, fauves enfermés dans des caissons, pélican installé dans une baignoire roulante. À chaque halte, on graisse les essieux, on change la paille, on remplit les abreuvoirs et on enduit la peau des rhinocéros d’huile. Malgré ces soins, la mortalité reste élevée et le trésor royal grince. Au milieu du XVIIIᵉ siècle, la ménagerie engloutit près de 65 000 livres par an, l’équivalent d’un régiment de cavalerie.

Une fois installés, les pensionnaires mangent mieux que bien des courtisans. Bœuf frais pour les lions, poissons à profusion pour les pélicans, lait d’ânesse pour un babouin nouveau-né. Tout est consigné : rations, soins, sel pour les chameaux, remèdes pour un zèbre blessé. Versailles invente, sans le savoir, une forme de clinique vétérinaire avant l’heure. Malgré ces attentions, la mortalité reste forte : les animaux exotiques supportent mal le climat, le voyage et la captivité.

De Marnes, Plan de la Ménagerie, Archives départementales des Yvelines
De Marnes, Plan de la Ménagerie, Archives départementales des Yvelines

Artistes et savants curieux

Aux premières lueurs du jour, peintres et dessinateurs s’installent au bord des enclos. Pieter Boel observe la courbe d’un flamant, Nicolas Robert saisit les couleurs d’un toucan. Leurs esquisses deviennent tapisseries, porcelaines et gravures.

Les savants profitent du laboratoire animal. Perrault dissèque castor et gazelle, compare squelette de dromadaire et charpente de cheval. On observe gestations, tentatives d’acclimatation, taux de mortalité. Certaines innovations sont maladroites. On ne réussit jamais à faire se reproduire les autruches.

Le public est conquis. Les ambassadeurs gravissent l’escalier en colimaçon et admirent en panorama le « rond-point » d’animaux. Les dames rient quand un singe arrache un ruban. La cour voit dans ce spectacle la preuve que la France règne sur la mode et les art.

Après 1715, l’enthousiasme s’essouffle. Louis XV préfère les fêtes, et les philosophes dénoncent des dépenses inutiles. En 1750, un témoin ne recense plus qu’un pélican, deux tigres et un dromadaire. La Révolution met fin à la ménagerie. En 1794, les derniers animaux sont transférés au Jardin des Plantes. Le rhinocéros, mort noyé l’année précédente, y est envoyé pour être empaillé.


Baguette Rhinocéros

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